Paroles de Betty Werther

Nicole Clarence fut ma première amie française.
Je la connus par l’intermédiaire d’un cousin de mon premier mari Gilbert Azancot, lui-même ami de Micheline Pillard. Ils formaient ensemble un groupe de jeunes peintres qui se retrouvait chez Micheline pour laisser libre cours à leur talent.
Comme j’étais bien trop inhibée pour les imiter, je leur préparais le café !
Je fus tout de suite séduite par l’accueil et la gaieté de Nicole. Elle travaillait alors comme étalagiste chez Pour Madame , place de l’Opéra, et vivait chez sa mère Lucie, une grande dame pleine d’allure. Rien n’aurait pu prédire la carrière extraordinaire qui allait suivre.
En la connaissant mieux, je découvris sa fidélité en amitié, son dévouement pour les autres et sa grande générosité. Nous devînmes vite d’excellentes amies.

Entre 1950 et 1960, nous dûmes nous rendre six ou sept fois à Venise, pour le plaisir. Nous n’avions pas un sou, aussi logions-nous chez une vieille signora italienne qui nous louait une chambre bien modeste. Nous passions la journée sur la plage du Lido à tapisser (pour moi) et à crocheter (pour elle). La nuit, nous nous promenions sur les canaux, émerveillées de tant de beauté.
Une année, notre ordinaire s’améliora grâce à une autre amie de Nicole, Véra Granoff. Elle et son mari Vladimir « Vova », psychanalyste renommé, s’étaient installés au dernier étage de l’hôtel Danieli. Chaque matin, nous nous glissions chez eux pour profiter du petit-déjeuner ! Ce petit manège ne dura guère, l’hôtel s’étant aperçu, assez vite, de la supercherie.
Nous retrouvions aussi à Venise une grande amie de Nicole, Monika Mosabey, d’origine lettone. Monica, fréquentait le tout Paris et recevait chez elle des personnalités comme Juliette Gréco, Bertrand Poirot-Delpech ou Anne-Marie Cazalis…

Vers 1957, Nicole fut recrutée par l’agence Magnum, tandis que je quittais l’enseignement à l’université américaine pour entrer à Time Magazine.
Elle venait souvent me voir, parfois, pour que je corrige les légendes des photos, en anglais.

En 1960, Kate Lewin qui travaillait à Magnum New York demanda un échange de poste pour venir vivre à Paris. Nicole décida de postuler et put ainsi partir aux Etats Unis. Elle s’y fit de très nombreux amis, dont ma mère Louise qui l’adorait.

Lorsqu’elle revint, son ascension professionnelle fut fulgurante. Elle entra au journal ELLE, où Hélène Lazareff la prit en amitié. J’eus l’occasion de rencontrer celle-ci, en 1962 pour une interview, durant laquelle elle me parla de Nicole avec enthousiasme.
A partir de là, Nicole ne cessa de gravir les échelons d’une très belle carrière. Elle était l’amie d’Henri Cartier-Bresson, de Marc Riboud, et dirigeait une équipe d’une vingtaine de personnes. Pourtant elle n’était pas une femme ambitieuse. Elle avait simplement exprimé tout son potentiel et avait réussi de manière magnifique.

Nous restions néanmoins très proches par le cœur. Elle racheta notre appartement de la rue de Lille lorsque nous déménageâmes rue Scheffer.
Elle avait accepté d’être la marraine de mon fils Jean-Roger, et elle se montra une bien meilleure marraine qu’il ne fut un bon filleul ! Jamais elle n’oublia son anniversaire.

Nous passâmes encore des séjours de vacances ensemble, comme à Saint-Jean-de-Luz, en Italie, à Porto Ercole, avec sa petite Danièle, et chez Monica qui y avait acheté une propriété.
Ce fut elle, ensuite, qui nous accueillit dans sa maison de campagne à la décoration très personnelle, ou bien en Provence, dans une maison de village. J’étais impressionnée par ses choix de décoration qui tout en étant soigneusement pesés, ne faisait jamais « déco ». Chaque objet reflétait ses goûts. Elle aimait les matières naturelles comme le bois ou la paille tressée bien avant qu’ils ne soient à la mode. Chaque maison disposait d’un formidable jardin travaillé avec amour. D’ailleurs, la seule fois où elle vint me rendre visite dans mon île bretonne, elle passa son séjour à refaire mon jardin !

J’allais souvent déjeuner avec elle, rue Réaumur, près du journal ELLE. D’autres journalistes de France-Soir se joignaient souvent à nous. Nous nous retrouvions Chez Orsi, la « cantine » du groupe Lazareff.
Nous fouinions ensuite chez les antiquaires, elle pour sa maison de campagne et moi pour ma maison d’Ouessant. Je découvris son passé de résistante le 5 avril 1991, lorsqu’elle reçut la rosette d’officier de la Légion d’honneur. Je savais qu’elle était invalide de guerre et qu’elle souffrait de différents maux depuis les tortures de la Gestapo, rue de la Pompe, et les épreuves de sa déportation. Mais jamais nous n’avions évoqué cette période de sa vie.
Je fus bouche bée d’apprendre la grande résistante qu’elle fut.

Et pourtant notre complicité était grande ! Elle était toujours à mes côtés quand j’en avais besoin, et se montrait soucieuse de ma situation matérielle. Sa générosité était immense.

Vers la fin de sa vie, j’allais la voir souvent et elle m’offrait sa liqueur d’orange qu’elle faisait elle-même.
Depuis sa retraite, elle s’était remise à la peinture et se passionnait pour les différentes techniques.

Paroles recueillies par Stéphanie Riant le 1er juin 2010