Le journal de Nicole vingt ans après

Dans trois mois, Nicole Clarence, qui dirige à ELLE le service photos-actualités, fêtera un drôle d’anniversaire. Jamais, à travers son calme et son rire, ses yeux clairs, on ne devinerait que, le 4 août 1964, il y aura exactement vingt ans que la Gestapo arrêtait Nicole et l’envoyait vers les camps de la mort.

La veille, je fêtais mes 21 ans et le 4 août 1944, par une journée pleine de soleil, l’été s’est arrêté. La Gestapo est au rendez-vous place Breteuil. Je descends de bicyclette et tout a fini. Tout commence aussi, et cela va durer 10 très longs mois. Très rapidement, c’est la Gestapo rue de la Pompe, les interrogatoires, les tortures, les perquisitions, les faux rendez-vous, les interrogatoires, re-tortures et le havre de Fresnes après ces trois journées tendues, folles, douloureuses, irrespirables, où la souris doit jouer avec le chat et ne pas perdre.

A Fresnes, je pleure pour la première fois. Là seulement, je comprends que je suis « prise », et que quelque chose a changé. Au secret d’abord, heureuse d’être seule avec le tourbillon de pensées qui défilent dans ma pauvre tête. Puis on vient me chercher pour me mettre à la section des femmes. C’est là que je vois Renée et nous voulons être dans la même cellule. On parle peu, on se méfie. Nous sommes dans l’ignorance complète de notre avenir. On entend le canon à Compiègne ou à Rambouillet, les alliés sont aux portes de Paris, un espoir fou se glisse en nous, nous savons que c’est la fin… et puis le matin du 15 août on nous emmène… destination inconnue. Entassées, 60 femmes dans un wagon à bestiaux pendant 7 jours dans une chaleur torride, sans voir clair, sans boire, sans manger, on a roulé, roulé, et puis des cris, des aboiements, la lourde porte cadenassée s’est ouverte. Ahuries, abruties, sales, on nous traîne vers ce qui est Ravensbrück. Des heures durant, dans la nuit froide on attend, parquées. Puis c’est la fouille. Tout ce que nous possédions a disparu et, nues comme des vers, commence le défilé de ces 2 500 femmes devant nos bourreaux, assis eux, qui nous regardent, nous soupèsent… comme du bétail. Nous ne comprenons rien, nous avons honte, nous avons froid, et la peur nous serre la gorge. La baraque 22 est devenue la baraque des Françaises, 3 par châlit. L’« hôtel » est complet, « on manque de place ». Nous couchons imbriquées l’une dans l’autre, tête bêche. Nous sommes en quarantaine. Et puis, très vite, on connaît les anciennes qui cherchent les « arrivantes » pour avoir des nouvelles. On nous affranchit et nous comprenons alors qu’il faudra lutter, se plier…, survivre en attendant. Nous sommes fortes, car nous savons que dans trois semaines nous serons libres ! L’été, l’automne, l’hiver passeront, puis encore un printemps, mais longtemps, très longtemps, nous avons espéré que le mois prochain « tout sera fini ». Les baraques vert foncé, le sol fait de poussier, les puces, les poux, les corvées de tourbe pendant 12 heures, les appels, les cris, les chiens qui nous courent après, rien ne peut atteindre notre moral. Peu de choses suffisent à nous réjouir : les chiens lâchés sur nous, un chat qui coupe la route, et voilà les chiens courant après le chat, et nous rions de voir la tête des S.S..

Savoir se taire


On a faim, mais l’horrible soupe d’épluchures et de terre ne nous tente pas encore, et généreusement nous partageons entre nos camarades plus anciennes, les regardant, hébétées, manger cette mixture infâme. Au bout de huit jours très exactement, tout a changé ! Nous avons appris à nous taire, à éviter les coups, à nous cacher pour échapper aux corvées, à manger aussi, mais trop tard à ne pas nous faire voler ce que nous avions sauvé de la fouille…, un peigne, un slip, des chaussures. Tout a disparu et nous savons que nous sommes dans la jungle où le plus fort, le plus débrouillard, gagne. Si on a le bonheur dans la bagarre d’atteindre un lavabo pour laver son unique chemise, on voit la privilégiée se balader le bras tendu de long en large pour la faire sécher, évitant soigneusement les Aufscherinnen ou les Kapos, car cela aussi, c’est défendu. En fait tout est défendu : se gratter, c’est montrer qu’on a la gale et la gale c’est la maladie. Boire c’est risquer la dysenterie ou la typhoïde. Manger n’arrive que dix minutes par 24 heures. Faire ses besoins signifie, à 2 ou 3 heures de la nuit (avant l’appel de 4 heures), tenter sa chance dans la queue des vingt trous alignés que l’administration du camp met généreusement à notre disposition par block de 3 000 et qu’une corvée, que l’on appelle la corvée de Scheisse, vient vider le lendemain matin. Et quand vous avez le bonheur d’être de cette corvée, tous vos vêtements et vos cheveux et votre nourriture, tout sent la « merde ». Sur la place d’appel, le matin à 4 heures, nous grelottons de froid et cela dure des heures. Quand, d’une source inconnue, nous réussissons à trouver de vieux journaux, nous en tapissons notre dos et notre poitrine (jusqu’à ce que notre stock soit épuisé par un autre usage !), tapant des pieds pour nous réchauffer et secouer les puces qui grimpent le long de nos jambes.

Toutes les corvées.

Et puis, au hasard, on emmène les désignées pour les corvées. Alors c’est la course pour les chiottes, le block qui est fermé, vers n’importe quoi pour échapper… et au coin de la baraque suivante on tombe sur la Kapo qui vous embarque. C’est un jour néfaste car alors, en plein air, sous la pluie, le vent ou une chaleur écrasante, pendant des heures, on traîne des brouettes de sable ou de tourbe si lourdes que tout le corps en est comme broyé. Et en rentrant, on court voir si une amie a réussi à garder la part de soupe ou les trois pommes de terre qui ce jour-là sont, fastueusement, ajoutées au programme. Tout est froid, mais c’est si bon, on a si faim. Mais ce régime de quarantaine va finir. Nous ne sommes pas là pour ne rien faire et nos forces doivent servir le grand Reich. Sinon à quoi bon nous « nourrir » ? Et c’est à nouveau la fouille, les colonnes, le transport – direction inconnue – l’angoisse d’être séparées, la marche dans ces sabots qui nous blessent, le train. Nous sommes un tout petit nombre, 70 à peine. Ce sont les adieux déchirants d’amitiés vite liées avec peu d’espoir de se revoir… Je pense à toi Madeleine, si dynamique, si vivante, qui es restée là-bas dans cette terre étrangère, hostile, haïe, si laide et si terrifiante lorsque le vent soufflait, que le poussier tourbillonnait sur ces baraques noires, des éclairs coupant ce décor de fin du monde. Arrivées à Leipzig, après avoir traversé Berlin et nous être réjouies de voir toutes ces ruines, nous nous sentons presque soulagées de voir des bâtiments en briques. En fait les blocks sont d’immenses hangars à peine cloisonnés. Mais on a plus d’air et il est moins vicié aussi. Nous sommes seulement deux par châlits. Toutes les nationalités ou presque sont représentées. Les ordres donnés par haut-parleur en polonais et en allemand sont formels et il faut suivre le troupeau. « Les temps modernes », c’est nous. Puis nous changeons de matricule : au lieu de 53 443 je deviens 4 444.

Très spécialisées

D’abord révoltées, à l’idée de travailler pour l’armement allemand, nous comprenons vite que ce sont ou les obus ou nous. Alors, comme les autres, nous prenons rang dans les colonnes par cinq pour l’usine de munitions. Très vite mes illusions sur les ouvriers spécialisés sont tombées. L’apprentissage de notre métier doit se faire en dix minutes, pas une de plus, devant un tour qui tourne à 10 000, 3 fois haut comme moi. Un Meister me donne ma première leçon. Première, deuxième, troisième démonstration, un obus, deux obus, trois obus et c’est à moi. Je suis sûre que je n’y arriverai jamais, m’en réjouis, mais baste si je tremble de perdre un doigt, il faut attraper le coup. Dès qu’il a le dos tourné, je tente d’arrêter. Mais nous sommes sans cesse surveillées et c’est impossible. Et pendant que les heures ne se décident pas à passer, je passe moi, petite chose minuscule, des obus et encore des obus à ne plus les voir. Ce rythme est fou et va encore augmenter par la suite – de la production de 630 nous passerons à 850, soit presque une tonne par jour. La limaille sort rouge, me brûle, je n’arrive pas à la détacher, je peste, jure pour me soulager, et je dois dire que je ne m’en prive pas. Jamais autant de « merde » n’ont résonné dans cette usine. Je me venge de ma rage interne sur l’acier qui est devenu pour moi comme quelque chose de vivant. Je le malmène, le maltraite. Il me brûle, me coupe, ou me saute au visage en éclats, ou bien aussi tente de me séduire, et du rouge passe au bleu, au vert, s’irise de couleurs légères et me fascine. Parfois une odeur subtile s’en dégage, faite de graisse chaude et de métal rougi, et, absorbée dans mes pensées elle évoque pour moi de somptueuses entrecôtes, de délicieux poulets rôtis. C’est merveilleux et intenable. Je crois que la tentation d’écrire des recettes de cuisine a commencé au retour de l’usine, un jour où cette hallucination olfactive est devenue si intense que je m’y suis crue. Ma faim s’est calmée aussi, mais j’ai éprouvé un besoin intense de parler de nourriture, de bonnes choses bien épaisses, bien lourdes, bien bourrantes. Ma première recette de cassoulet toulousain date de cette époque. Il sera suivi de riz à l’espagnole, plat « complet entre tous », de goulasch (par la suite nos goûts deviendront plus raffinés et plus subtils). J’ai si peur de les oublier que je réussis à voler à l’usine de vieux prospectus dont le verso fait office de papier à lettre. Reste le problème du crayon. Bravant tous les dangers, j’approche un travailleur belge qui tremble bien plus que moi à l’idée qu’on pourrait nous prendre en train de parler (en fait qu’ai-je à perdre ? Au Lager je m’y trouve déjà, tandis que lui… et je réussis à lui arracher la promesse qu’il me procurera un crayon que je trouverai le lendemain dans une rainure de la porte séparant son atelier du mien. Ainsi fut fait. Petit crayon, petits papiers si précieux, chacun « s’organise » - c’était le terme – et d’un bloc à l’autre nous échangeons les derniers tuyaux, et les réputées bonnes cuisinières sont vite très recherchées. Tout se sait et, quand nous pouvons parler, c’est un grand sujet de conversation plein d’intérêt, de salive et d’imagination.

Fausses nouvelles

Autre sujet qui nous occupe des heures entières : les nouvelles, « bobards » qui naissent on ne sait où, transmis de bouche à bouche, déformés, enflés. En huit mois de temps, nous n’avons pas moins de cinq débarquements parachutés à Stettin. Nous pensons tous fêter Christmas chez nous, ne pouvant imaginer que les Anglais si traditionalistes puissent nous laisser terminer l’année ici. C’est aussi, un peu, comme une date fatidique. Jusque-là on veut bien supporter et après… on a continué. La prise de Budapest aussi nous sert longtemps de point de repère pour l’avance Russe. À cela près que tous les quinze jours nous en reparlons – mais cette fois-là c’est absolument sûr. C’est Mme B qui l’a appris de la kapo du Revier avec qui elle est au mieux, qui, elle-même, l’a appris d’un Allemand. Alors… Alors nous n’avons jamais très bien su quand Budapest est tombée… après notre libération peut-être ! Une de nos grandes occupations au block, sur les quelques heures qui nous restent à dormir, est l’épouillage. Celui de la tête d’abord, le plus risqué, car si l’on vous prend en train de vous épouiller, sur-le-champ, c’est la tondeuse. Et alors adieu les deux centimètres de poils qui recommencent à ombrer votre crâne. Pour les vêtements, nous avons acquis toute une technique. Il suffit d’avoir les ongles assez longs pour coincer le pou et « cloc ». Après un certain temps, notre dextérité est devenue extraordinaire et c’est merveille de voir toutes ces petites fourmis (nous) si actives, si laborieuses, levant à peine la tête de l’ouvrage, pourchassant l’ennemi, couture par couture. Le plus dur est de repérer les œufs. Gare à celles qui en laissent échapper. Nous fuyons du reste comme la peste celles qui se négligent, car un seul relâchement dans la surveillance suffit à infester tout un block et les poux c’est aussi le typhus. Et le typhus la mort… Les mois passent. Le moral toujours intact nous avons, toutes, ce que nous appelons la ligne mannequin et faute de pouvoir nous comparer, nous nous trouvons très bien. Un peu, pâles peut-être, mais cette mode charmante des cheveux courts nous plaît beaucoup. Naturellement il y a toujours des dissidentes, mais si peu nombreuses. Nos ravissants uniformes aussi nous donnent toute satisfaction. Nous n’avons rien à envier au plus smart des collèges anglais, et notre blazer rayé bleu et gris en respecte bien les traditions. Pas très chaud peut-être au mois de décembre, mais nous sortons si peu !... Nous sommes en février. La neige est là, implacable et si triste. Les appels deviennent de plus en plus pénibles et la nuit, au départ pour l’usine, nous nous serrons, silencieuses. Les chiens eux-mêmes, qui gardent le troupeau, courent autour de nous sans trouver assez d’énergie pour happer un mollet nu. Nous avons instauré le système des chaussettes russes. Chaque chiffon volé à l’usine vient envelopper soit les orteils, soit le pied tout entier, si la trouvaille a été bonne. Mais toutes n’ont pas eu cette chance et le dos courbé, les membres morts, on avance interminablement comme un immense cloporte. Jamais on ne voit le jour. Il est toujours trop tôt ou trop tard, ce qui explique aussi notre teint de navet. L’arrivée à l’usine est presque un soulagement. L’équipe de nuit (ou de jour) part et nous arrivons. Les machines n’arrêtent jamais sauf, parfois, après un bombardement – et ils deviennent plus fréquents – quand le matériel ne parvient plus. C’est alors un répit à notre immense fatigue. Mais parfois aussi la mort près de nous, si rapide que l’on se retrouve vivante avant d’avoir compris, le tympan déchiré, la respiration coupée, les poumons écrasés par la pression et le souffle. Seules comptent alors les camarades mortes ou blessées. C’est atroce.

Besoin de sommeil

L’hiver est à moitié passé et nous attendons une grande offensive. Le temps est plus doux et l’on pense au printemps. Le « Printemps » c’est pour nous la fin d’un cauchemar, la liberté, le retour, toutes les joies, tous les rêves. C’est ne plus connaître la faim, la crasse, ce besoin de sommeil qu’on ne satisfait jamais, la Fabrik. Les bombardements se suivent à un rythme plus rapide. La moitié d’entre nous ne travaille pas. Les usines sont déréglées. Certaines tournent 12 heures, d’autres ferment, le matériel manque. Le 13 avril un millier d’avions ont pilonné de leurs bombes toute la région, obligeant les usines à interrompre leur production. A midi le travail est interrompu et 5 000 prisonniers sont ramenés au Lager. Le 14 avril il n’y a plus d’eau, plus de pain, nous avons eu le droit à une demi-ration d’eau grise et d’épluchures, et ensuite le soir c’est l’ultime distribution d’une soupe barbotante de choses informes, un quart de pain moisi pour 24 heures, un morceau de margarine, presque un festin. C’est la dernière nourriture allouée par les autorités. Et puis c’est à deux heures du matin, par colonne de 1000, la marche sans fin dans la nuit avec une halte d’une demi-heure à 7 heures du matin après avoir mis 27 km entre les alliés et nous. Nous arrivons à Wursten vers 12 heures, pour subir un autre bombardement et mitraillage de la voie ferrée. Nous avalons notre dernier morceau de margarine. A la tombée de la nuit nous repartons. Où ? Nous l’ignorons. Nous marchons toute la nuit sans arrêt jusqu’à Oschatz où l’on nous parque dans un dépôt près de la gare. Nous cherchons à savoir ce que l’on va faire de nous. Les S.S. eux-mêmes l’ignorent. Une seule chose est certaine. On ne nous donnera rien à manger et nous traînerons sur les routes jusqu’à crever. Crever pour crever, après deux heures de discussion, pesant le pour et le contre, nous décidons de nous évader. Notre faiblesse est extrême, mais la mort certaine aussi. Rien ne peut être pire que le présent. Aussi c’est décidé, à un moment propice, nous essaierons. Nous sommes une dizaine que le risque ne rebute pas et nous mettons nos richesses en commun. Nous nous retrouvons avec 100 marks, un flacon de benzine pour enlever les croix (l’opération s’avéra tout à fait défectueuse), une aiguille, du fil, deux biscuits, une boîte de sardine (mais oui), une robe civile, beaucoup de courage et de volonté, et finalement nous ne sommes plus que neuf. Il est cinq heures. Nous quittons Oschatz. Nous traversons la bourgade. C’est dimanche, la population sur les trottoirs nous regarde, ahurie. Une vieille femme pleure. Nos vêtements, nos allures de vagabonds épuisés, impressionnent vaguement. Du « téléphone » aux sources obscures nous parvient un message : l’on nous conduit dans un camp à 12 kilomètres de là où l’on nous laissera crever de faim et de froid en attendant de nous remettre aux Russes. Nous nous regardons atterrées. Notre projet d’évasion tient toujours, mais s’il n’y a que 12 kilomètres il fera à peine nuit. Qu’allons-nous faire ? Les Posten ne seront pas épuisés non plus…

Figées de stupeur

Nous sortons de la ville et passons devant des champs de colza. Aucune sentinelle en vue. Que se passe-t-il ? Un grand nombre de filles quittent les rangs pour cueillir des feuilles de colza. Nous n’avons pas mangé depuis quatre jours. Aucun coup de feu, aucun aboiement, aucun rappel à l’ordre. Nous sommes figées d’étonnement. Pas de S.S.. Seules d’eux Aufscherinnen en tête des colonnes et nous sommes la quatrième colonne. Quelques filles prennent des traverses. Nous ne voulons pas en faire autant car nous sommes en plein jour et tout près de la ville. Après 5 kilomètres de marche nous nous trouvons idiotes de continuer ainsi. Nous nous arrêtons, retirons nos vestes rayées et camouflons comme nous pouvons nos croix. Nous marchons pendant quelques kilomètres et arrivons dans un petit patelin où nous rencontrons des prisonniers français. Nous demandons si nous pouvons avoir du café chaud, cela n’est guère possible. Nous sommes trop claquées pour continuer sans nous reposer ou nous réchauffer. Nos projets sont de manger du pissenlit, nos biscuits et notre boîte de sardines. Nous avons aussi trois oignons, un restant de margarine. Nous voulons rejoindre au plus vite l’armée américaine. Nous nous dirigeons vers la ligne de chemin de fer, notre seul point de repère, mais elle est constamment mitraillée et bombardée. Qu’importe. On se fiche de tout, et c’est une marche vers l’inconnu, moitié sur la route moitié dans le fossé, qui devait durer huit jours et nous emmener par petites étapes de cinq à quinze kilomètres par jour à travers la campagne saxonne. Nous avons ainsi traversé Kleine, Ragevitz, Reppen, Raitzen, Hof Pulsitz, Ostrau, Nieder et Ober Lutzscheva, Delmschütz, Altenhof, et connu des alternatives heureuses et malheureuses. Après avoir passé la nuit dans l’école du village de Leisnig, nous partons à l’aube, et suivant les indications de l’instituteur, nous pénétrons dans une forêt très vallonnée, et nous suivons une petite vallée et tout à coup tacatacatactac… les mitrailleuses crachent de tous côtés, nous semble-t-il. Paniquées, nous nous camouflons, écrasées le nez au sol, osant à peine bouger l’oreille. Rampant péniblement dans les broussailles nous attachons à un bâton un morceau de chiffon blanc rayé de gris arraché à l’un de nos dessous, et nous l’agitons comme des forcenées au-dessus de nos têtes en chantant à tue-tête It’s a long way to Tipperary. Ce serait trop bête de se faire descendre par les Américains et nous voudrions bien les persuader de nos intentions pacifiques. Le mitraillage reprend et c’est alors que nous réalisons que l’on ne tire pas sur nous mais que les échanges se font bien au-dessus de nos têtes, d’une colline à l’autre. Le ridicule de notre situation nous apparaît soudain, et nous cessons cette mascarade en riant un peu jaune. La peur cela ne se commande pas et une balle perdue… Nous continuons notre traversée à la queue-leu-leu comme un mille-pattes dans une forêt vierge. A la sortie de la forêt nous apercevons, de chaque côté d’un petit pont forestier, deux guérites. Décidément, nous avions besoin d’être rassurées car nous pensons Et s’il y avait des sentinelles allemandes dedans ? Nous vivons un suspens terrible et c’est une marche d’approche interrompue, tout à coup, par l’arrivée d’un petit camion et d’une voiture militaire. C’est vraiment la poisse. Au moment d’arriver au but nous tombons sur des Allemands ! C’est un peu la panique. Tellement la panique que nous n’avons pas encore réagi quand la voiture arrive sur nous et c’est, OUI, c’est un Américain qui est au volant ! Nos yeux s’écarquillent, se remplissent de larmes de joie et nous restons bêtes. Si bêtes que c’est en Allemand, nous qui parlons toutes l’Anglais, que nous échangeons nos premiers mots. C’est la première fois que nous voyons une jeep et comme ce sont les Américains qui nous ont appris le mot en anglais pour nous the jeep est resté jusqu’à notre retour en France « un » jeep. Personne ne nous avait dit que l’on disait une jeep et nous avons eu beaucoup de mal à nous y habituer. Notre émotion est à son paroxysme et c’est une telle cacophonie qu’il renonce vite à comprendre et, paternellement, nous dirige sur Colditz, vers le Headquarter de la deuxième division de la septième armée américaine. Nous pénétrons dans la ville par une porte médiévale et arrivons devant une maison où, sur un perron, une sentinelle assise mâche un chewing-gum… En bas des marches, dégoulinantes de pluie, les cheveux comme des noyés, nous regardons.

Libres

Aujourd’hui 21 avril, nous sommes libres. Mai 1945. C’est le printemps. La campagne française est verte et le train glisse lentement sur le rail, inexorablement vers son but. Rien ne distingue ses wagons à bestiaux d’un autre convoi si ce n’est sur chaque porte, écrit à la craie, un « Vive la France » qui en dit long. Partout, venue on ne sait d’où, une foule de paysans, de citadins, d’êtres humains qui s’agitent, crient, brandissent des drapeaux, hurlant la Marseillaise plutôt qu’ils ne la chantent, et grimpent à l’assaut des wagons, qui en pleurant, qui en riant, pour serrer dans leurs bras ces inconnues, ces femmes bouleversées de voir dans l’émotion de cette foule leur propre résurrection, leur certitude de vivre, leur certitude de liberté. Nous venons de dépasser Strasbourg, et la dernière étape avant Paris nous trouve désemparées. Un an d’absence nous laissait dans l’ignorance de ce que nous allions trouver, des changements survenus, des familles éparpillées et soudain, ce jour que nous avions imaginé maintes et maintes fois, si totalement merveilleux, nous prenait au dépourvu. L’angoisse nous serrait la gorge. Nous avions peur d’être déçues, nous avions peur du bonheur, après un an de souffrance, de honte, de désespoir. Nous avions peur surtout de nous-mêmes, de notre propre émotion. Dans une gare, en image d’Epinal, avant même que le train ne soit complètement arrêté, la foule fut sur nous, les quais noirs de monde, la Gare de l’Est enrubannée de drapeaux tricolores. Nous étions à PARIS. La fanfare, les gendarmes, les officiels, les journalistes, les milliers d’yeux des familles, pressées les unes contre les autres, anxieux d’apercevoir un des leurs. Nous ne distinguions plus rien, ni personne. Les yeux sollicités de tous côtés comme un immense cinérama, ahuries de cet honneur, nous réfrénions mal l’envie de courir, de nous précipiter dans les bras de ceux qui nous aimaient, pour qui nous représentions plus qu’un « déporté rapatrié » : une mère, une fille, une épouse. Notre soif de tendresse appelait des bras aimés, une émotion plus intime. Mais nous étions les héros, les survivants, l’espoir pour beaucoup d’autres. Il fallait que l’on nous montre, et nous nous devions de leur donner des nouvelles, de regarder attentivement chaque photo qu’une main anxieuse nous présentait, de leur communiquer peut-être un renseignement précieux. Une sévère désinfection au centre d’accueil, un contrôle d’identité, tout symbolique, le départ à la maison… La vie reprenait et nous reprenions vie.

Nicole Clarence
" Le journal de Nicole vingt ans après"
Article publié dans le Journal ELLE n° 962 du 29 mai 1964

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