Claudine Baumann-Aranson

Avant la guerre


Nous nous sommes connues par l’intermédiaire de Claude, qui était ma meilleure amie au lycée Molière. Nicole était sa cousine. Elle allait au lycée Victor Duruy avec Micheline, la cousine germaine de Claude. Nous formions un quatuor très soudé. Nous nous retrouvions, à la gare de la Muette, dans le train de la petite ceinture. Il n’était pas rare que je fasse l’aller et le retour avec Nicole et Micheline, jusqu’à Péreire, juste pour le plaisir d’être en leur compagnie.
Nicole était magnifique. Elle avait des yeux bleus extraordinaires, des cheveux bouclés noirs, et une voix très douce. De nous quatre, c’était la plus élégante, toujours habillée à la dernière mode, avec un chapeau en feutre noir, genre Borsalino, que nous rêvions aussitôt d’avoir. Comme je faisais partie du mouvement des Eclaireurs de France, j’étais toujours occupée le dimanche. Je sais que les trois amies allaient souvent au cinéma. C’était donc en semaine que nous nous retrouvions à quatre, surtout chez Claude. De nous quatre, deux ont été déportées, Nicole et Micheline. Cette dernière n’est jamais revenue.

La guerre


Nicole Clarence est entrée en Résistance, me semble-t-il, vers 1941, dans le mouvement Franc-Tireur .Mais peut-être ne le savait-elle même pas. Si j’en crois mon expérience, j’ai appartenu, sans le savoir, au réseau Fratrie de 1940 à 1942, qui rassemblait la Résistance au sein de la Police de Paris. Je servais de boîte à lettres, avec ma bouille de gamine à peine sortie de l’enfance. Ce n’est que plus tard, que j’ai appris que je faisais acte de résistance.
Par des cousins, je savais que Nicole et sa famille se trouvaient à Nice. Nous nous sommes retrouvées en avril 1942 à Lyon, lors de mon mariage avec le lieutenant Gilles Aranson.
Elle connaissait bien Gilles que nous fréquentions à Paris. Il avait d’ailleurs été éperdument amoureux d’elle, ce que je pouvais comprendre. Nicole était pétillante, pleine d’humour et de charme. En Haute Savoie, ou sa famille s’était installée à Angon, petit village près de Talloires, elle avait travaillé pour lui, cherchant des caches pour les émissions de radios clandestines qu’il émettait au sein du réseau F2. Elle allait souvent à Grenoble et Gilles, lors de ses déplacements, s’arrêtait aussi chez elle. Je l’ai retrouvée à Lyon ou elle faisait la « boîte aux lettres », comme de nombreuses jeunes femmes de l’époque. Je devais accoucher en décembre et mon appartement était la plaque tournante des résistants d’Angleterre. J’ai accueilli notamment Henri Frenay et René Hardy. Nicole a fait partie de ces passagers d’une nuit. Je ne sais plus comment j’ai appris qu’elle avait été déportée à Ravensbrück. Ma sœur Yvette avait été déportée à Auschwitz puis à Ravensbrück.
A Paris, à la fin de la guerre, Gilles nous a bricolé une radio afin que nous puissions entendre les listes de noms des déportés qui étaient libérés.
Un matin, j’ai entendu le nom de Nicole Clarence. Gilles et moi, nous nous sommes précipités au Lutétia pour l’accueillir.
C’était une pagaille inouïe, rien n’était vraiment organisé. Certains déportés portaient encore leur uniforme et n’avaient pu prendre de bain. Nous avons attendu jusqu’à ce que nous la voyions. Elle était certainement maigre et fatiguée, mais je me souviens d’elle comme la jeune fille éblouissante que j’avais toujours connue. Comme elle ne savait rien de sa famille, nous l’avons accueillie chez nous. Nous habitions alors un petit appartement de 3 pièces, rue de L’Assomption, que nous partagions avec mes parents, une vieille dame qui vivait avec nous depuis 40 ans et Dominique, ma fille, âgée de 2 ans ½. Nicole est aussitôt allée dans la chambre où mes parents se réveillaient doucement. Elle a commencé à leur raconter ce qu’elle avait vécu là-bas. Plus elle parlait et plus ma mère devenait livide. Nous n’avions, en effet, aucune nouvelle d’Yvette, et les propos de Nicole nous révélaient une réalité dont nous ignorions tout.
Nicole a vite compris pourquoi ses confidences bouleversaient autant mes parents. Elle a aussitôt cessé de parler. C’était bien là toute sa délicatesse.

Ce qui a changé


Il y avait une solidarité très forte entre les anciennes déportées de Ravensbrück. Elles se retrouvaient au sein de l’ADIR la FNDIR chaque premier lundi du mois. Ceux et celles qui n’avaient pas connu cette terrible épreuve, ne pouvaient pas les comprendre et ne pouvaient pas faire partie de ce cercle. Nicole ne m’a jamais parlé de ce qu’elle avait vécu là-bas. Je l’ai appris par des livres ou par mon amie Denise Vernay, totémisé Mierka chez les Eclaireurs de France. Elles avaient fait partie, du même mouvement de Résistance Franc-Tireur et avaient toutes les deux, été déportées à Ravensbrück, mais à un moment différent.

Vie professionnelle


Nicole était une battante. Ce n’est pas la Résistance qui a fait de nous des jeunes filles audacieuses et volontaires. Nous l’étions déjà avant la guerre. Nous avions le caractère qu’il fallait pour braver le danger. Notre passage chez les Eclaireurs de France nous avait aussi façonné un caractère combatif qui n’était pas étranger à notre engagement. Nicole a gardé dans sa vie professionnelle cet esprit battant et décidé, qu’elle a toujours eu.
Elle a mené une carrière brillante qui n’a en rien altéré sa gentillesse. Elle recevait toujours avec bienveillance les jeunes qui venaient quêter un conseil. Cela n’empêchait pas une grande exigence vis-à-vis d’elle-même et des autres. C’était une « nature ».